Les Heures Gros-Carondelet vendues à Hambourg : informations supplémentaires sur le manuscrit

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Le 21 mai 2012, la maison de vente Ketterer Kunst à Hamburg a vendu (Auktion: 391 : Wertvolle Bücher, no. 6) un beau manuscrit flamand complètement inconnu à la recherche jusqu'à maintenant, les Heures Gros-Carondelet. Nous proposons ici un petit développement à propos du contexte de la genèse de ce manuscrit tout en y incluant quelques informations supplémentaires.

Le manuscrit

Un livre d'heures flamand écrit et illustré à Bruges vers 1480 constitua le lot no. 6 de la vente. A l'occasion de cette vente, des examens de laboratoire ont été menés pour dénouer les surpeints dans les miniatures et Bodo Brinkmann a signé une description détaillée qui a été publié dans un "Sonderkatalog".

Les marques de possession

Le commanditaire du manuscrit semble avoir été Jean III Gros (1434-1484), audiencier des ducs de Bourgogne Philippe le Bon et Charles le Téméraire, puis trésorier de l'Ordre de la Toison d'Or. Son mot (Grace à Dieu / Grasses a Dieu) et son emblème, une poulie, sont tous les deux présents dans le manuscrit, mais ont été surpeints, comme l'a constaté Bodo Brinkmann. On les retrouve dans d'autres manuscrits (Berlin, Staatsbibliothek zu Berlin - Preußischer Kulturbesitz, Breslau 2 (et le second volume) ; Chantilly, Musée Condé, ms. 85 (1175) ; Leipzig, UB, Rep. I fol. 11b (et le second volume) ; Paris, Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 585 (images) ou encore sur le revers du diptyque de Rogier Van der Weijden dont les deux volets sont divisés entre le Musée des Beaux Arts de Tournai et l'Art Institute à Chicago (Mr. and Mrs. Martin A. Ryerson Collection). Il est probable, mais apparemment pas visible, que les armoiries de Jean Gros ("d'azur au chevron d'or, chargé en chef d'une étoile à six rais de sable, et accompagné de trois flanchis d'argent") ont également été grattées et surpeintes dans le manuscrit.

Les armoiries actuellement visibles sont celles de la famille Carondelet : "D'azur à la bande d'or, accompagné de six besants du même". Brinkmann a raison de constater que les besants ont été modifiés. On voit encore qu'auparavant les six besants avaient été peints en orle ("D'azur à la bande d'or, accompagné de six besants du même mis en orle") ce qui correspond au blasonnement auquel on s'attendrait pour Carondelet.

Comme l'a aussi constaté Brinkmann, on retrouve les armoiries de Carondelet sur le revers d'un diptyque de Jan Gossaert (Paris, Musée du Louvre), peint en 1517 pour Jean II Carondelet (1469-1545), dans un missel fait pour ce même personnage (Tournai, Chapitre de la Cathédrale, Bibl. A 14, voir ici à son propos) et dans un bréviaire franciscain (Berlin, Staatsbibliothek zu Berlin - Preußischer Kulturbesitz, theol. lat. fol. 285) datant de 1489.

Il y a également un livre d'heures de Jean II de Carondelet, le manuscrit New York, PML, M 390, qui porte encore sa reliure d'époque en cuir estampé de Ludovicus Bloc et dont les miniatures sont attribuées au Maître de Sir George Talbot. Puis, il existe un dernier manuscrit, que Brinkmann ne mentionne pas non plus, avec ces armoiries, où les besants sont presque exactement disposés comme dans les heures Gros-Carondelet. Il s'agit du Bréviaire Carondelet, enluminé vers 1460 par le Maître de Philippe de Croÿ. Ce manuscrit est actuellement chez le libraire Jörn Günther (voir les images sur son site) et auparavant chez Heribert Tenschert (Leuchtendes Mittelalter I (1989), no. 36); Joost R. Ritman; Vente, London, Sotheby's, 2000, 6 juillet, no. 29; Vente, Paris, Tajan, 1988, 16 sept., no. 29.

Dans certains cas, comme sur le diptyque de Gossaert les armes présentent les besants en orle, mais dans le bréviaire à Berlin (dont on trouve plus d'une centaine de photos en noir-et-blanc sur le site Foto Marburg) la disposition des besants est, comme le dit aussi Brinkmann, très proche des heures Gros-Carondelet.

Il convient de souligner que l'on trouve les armoiries de Carondelet sur toute une série de manuscrits et autres œuvres d'art (par exemple aussi dans des dons de vitraux, à la collégiale Sainte-Waudru de Mons, à l'Eglise Saint-Donat de Bruges et à la chartreuse de Scheut, près de Bruxelles), toutefois, comme l'ont constaté Dupont, Pycke et Vanwijnsberghe dans leur article de 2007, pas toujours accompagnées des mêmes emblèmes. Dans les heures Gros-Carondelet le mot (la devise) "Gnothi se auton" a surpeint celui de Jean Gros et dans le bréviaire à Berlin les armes Carondelet sont accompagnées du même mot "Gnothi se auton", ainsi que de sa version latine "Cognosce te ipsum". En revanche, le missel à Tournai et le livre d'heures à New York, ainsi que le diptyque de Jan Gossaert et le diptyque de Bernard van Orley (Alte Pinakothek, Munich) portent tous un autre mot, "Matura" (ainsi que le monogramme "IC"). La famille Carondelet comptait plusieurs membres importants au début du 16e siècle et il reste à élucider si on a ici à faire à des changements emblématiques (ce qui pouvait arriver) ou bien, ce qui semble plus probable, à plusieurs personnes. S'il est donc clair que les heures Gros-Carondelet ont été adaptées pour un membre de la famille Carondelet (probablement le même que le bréviaire de Berlin), il est donc probable que ce soit quelqu'un d'autre que Jean II. L'adaptation des besants des armoiries doit sûrement aussi être interprétée dans ce cadre.

Les miniatures et la décoration

Bodo Brinkmann a attribué les miniatures dans ce manuscrit à Simon Marmion, le Maître du livre de prières de Dresde et au moins une autre main de leur cercle et a également constaté que ces miniatures ont été surpeintes dans les décennies suivant la genèse du manuscrit vers 1480.

Sans avoir étudié le manuscrit moi-même, les excellentes reproductions du catalogue me permettent de proposer d'autres attributions. Ces miniatures sont attribuables à un groupe de miniaturistes actifs à Bruges dans les années 1470-1490 qui ont surtout illustré des textes vernaculaires dans des grands manuscrits pour les bibliothèques des nobles de la cour de Bourgogne et du roi Edouard IV d'Angleterre. La main à laquelle je propose d'attribuer la part de lion des illustrations de notre manuscrit est le Maître aux inscriptions blanches. On reconnait bien son style, par exemple dans les visages plates ou en profil des hommes, dans les coiffes des femmes, dans les animaux (lion, bœufs, ânes) et dans les rideaux verts (voir notamment les miniatures des feuillets 24, 41, 45, 50, 60, 90, 97, 101, 115, 159, 195, 230).

Dans certaines miniatures (notamment f. 18, 138, peut-être aussi f. 78, 105) on discerne une qualité supérieure (visages plus expressifs, paysages plus détaillés) que l'on retrouve dans des miniatures dans d'autres manuscrits attribuées par Scot McKendrick au Maître du Froissart du Musée Getty. Comparez notamment les feuillets mentionnés dans notre manuscrit avec les frontispices des manuscrits Londres, BL, Royal 15 E ii (feuillet 16r) et Londres, BL, Royal 18 E ii, (feuillet 7r).

Certaines miniatures (f. 105, 220) rappellent la main du Maître d'Edouard IV. Les visages un peu grassouillets et 'ramassés' des évangélistes des feuillets 20 et 22 me semblent d'une autre main encore. Par contre, comparez par exemple l'âne du f. 105 ou le lion du f. 24 avec  le frontispice du manuscrit Londres, BL, Royal 18 D ix, qui a été attribué par Scot McKendrick à encore une autre main du groupe, le Maître du Wavrin de Londres.

Toutefois, avant d'arriver à des conclusions trop hâtives, il convient de souligner une des principales caractéristiques des manuscrits peints par le groupe de miniaturistes auquel les mains mentionnées appartiennent. Les manuscrits et même les miniatures sont très souvent le résultat d'un travail collaboratif : les différentes mains travaillent ensemble, du coup le dessin préliminaire peut être de l'une et la peinture d'une autre, mais aussi (par exemple) les personnages de l'une et le paysage de l'autre.

Brinkmann a également attiré l'attention à la décoration marginale, dont le style dans deux cas (les f. 78 et 138) est beaucoup plus traditionnellement flamand que pour le reste du manuscrit. Brinkmann y voit encore une fois des preuves pour un remaniement plus tardif, selon lui par une main française plutôt que flamande. Je crois, pourtant, qu'il faut souligner que non seulement les restes de l'emblème (la corde de la poulie) de Jean III Gros semblent intégrés de façon homogène dans ces marges aux feuillets 50, 60, 115  et 159, mais qu'en outre ces marges puissent tout a fait être peintes vers 1480 en Flandres. Si elles sont dans un style qui n'est pas très typique pour les livres d'heures flamandes, on trouve tout de même, encore, des parallèles dans des décorations marginales de mains qui ont plus souvent illustré et décoré des manuscrits en langue vernaculaire. Il suffit de comparer certains détails (comme les grosses grappes de raisin du f. 94 ou les oiseaux repartis un peu partout) avec les marges du Maître des chroniques d'Angleterre, encore une autre main du groupe de miniaturistes collaboratifs, actif à Bruges dans les années 1470-1490. Ce maître est responsable pour l'illustration et la décoration d'un autre livre d'heures, le manuscrit Paris, BNF, lat. 1156 (voir le catalogue de l'exposition récente Miniatures flamandes, 1404-1492, Paris-Bruxelles, 2011, p. 330 et trois reproductions sur la Banque d'images de la BNF).

Il me semble que c'est dans le contexte du groupe des enlumineurs collaboratifs que l'on doit aussi interpréter les résultats des photos par réflectographie infrarouge faits dans le laboratoire à Cologne des heures Gros-Carondelet. Bodo Brinkmann en a conclu des changements (des surpeints) fait pour un nouveau possesseur. Si ce n'est pas à exclure, je pense que l'on n'a pas besoin du recours à cette hypothèse pour expliquer les différences entre la peinture visible et le dessin sous-jacent et que l'on devrait plutôt y voir des preuves de l'aspect collaboratif des miniatures. Il faut souligner que contrairement à la peinture sur chevalet, les manuscrits enluminés ont encore assez peu été étudié avec des méthodes dévoilant le dessin sous-jacent : pour mieux interpréter les résultats il est impératif de pouvoir disposer de plus de comparaisons. C'est dans ce sens que l'initiative de faire ces analyses et de publier ce catalogue détaillé et richement illustré mérite des louanges.

 

Hanno Wijsman (juin 2012)

 

 

Quelques références bibliographiques

- Bodo Brinkmann, De Gros-Carondelet-Stundenbuch. Sonderkatalog, 391. Auktion, Montag 21. Mai 2011, Ketterer Kunst, Hamburg, Hamburg 2012.

- Thomas Kren & Scot McKendrick, Illuminating the Renaissance. The Triumph of Flemish Manuscript Painting in Europe, cat. exp., Los Angeles, 2003 (voir surtout les pages par Scot McKendrick sur le Maître aux inscriptions blanches (p. 289-291) et sur le Maître du Froissart du Musée Getty (p. 282-288) et plus généralement les pages 223-311).

- Hanno Wijsman, 'Le Maître aux inscriptions blanches', dans : Bernard Bousmanne & Thierry Delcourt (éds.), avec la collaboration d'Ilona Hans-Collas, Pascal Schandel, Céline Van Hoorebeeck & Michiel Verweij, Miniatures flamandes, 1404-1492, cat. exp., Paris-Bruxelles, 2011, p. 338-344.

- Hanno Wijsman, Luxury Bound. Illustrated Manuscript Production and Noble and Princely Book Ownership in the Burgundian Netherlands (1400-1550), Turnhout, Brepols, 2010 (p. 489-490 sur Jean Gros; p. 64-67, 578-586 et passim sur les manuscrits produits à Bruges dans les années 1470-1490).

- Base de données "Luxury Bound" (corpus qui récence 3700 manuscrits illustrés dans les anciens Pays-Bas entre 1400 et 1550).

- Hanno Wijsman, "Two petals of a Fleur : The 'Copenhagen Fleur des histoires' and the production of illuminated manuscripts in Bruges around 1480", Fund og Forskning i Det Kongelige Biblioteks samlinger, 47, 2008, p. 17-72.

- Pascal Schandel & Ilona Hans-Collas, avec la collaboration de Hanno Wijsman et le conseil scientifique de François Avril, Manuscrits enlumines des anciens Pays-Bas meridionaux, Vol. I: Manuscrits de Louis de Bruges, Paris-Louvain 2009.

- Antiquariat Heribert Tenschert : Catalogue no. 21 : Leuchtendes Mittelalter I, 1989 (no. 36 : description du brévaire Carondelet par Eberhart König)

- Anne Dupont, Jacques Pycke, Dominique Vanwijnsberghe, "Le missel Carondelet des Archives et bibliothèque de la Cathédrale de Tournai (B.C.T., manuscrit A 14 A)", Archives et manuscrits précieux tournaisiens, 1, Tournai, Louvain-la-Neuve, 2007 (Tournai. Art et histoire. Instruments de travail, 6), p. 7-48.

- Hans Cools, Mannen met macht. Edellieden en de Moderne Staat in de Bourgondisch-Habsburgse Nederlanden (1475-1530), Zutphen 2001 (p. 183-185 sur Jean I et II Carondelet)

- Yvette Van den Bemden, Les vitraux de la première moitié du XVIe siècle conservés en Belgique. Province du Hainaut, fascicule 1 : La collégiale Sainte-Waudru de Mons (Corpus Vitrearum Belgique, V), Namur, 2000 (p. 196-203 sur Carondelet).

 

(sur la vente Ketterer Kunst du 21 mai 2012 voir également le billet de blog dédié aux no. 1 (Martin von Troppau), no. 2 (un Epistolaire à l'usage d'Amiens), et no. 522 (un livre d'heures à l'usage de Cambrai) de la même vente du 21 mai 2012)

 

Post scriptum I (juin 2012) :

Thomas Falmagne a eu la gentillesse de me signaler deux oublis de ma part  en ce qui concerne des manuscrits provenant de Jean II Carondelet : le livre d'heures à New York (pourtant déjà mentionné par Dupont, Pycke et Vanwijnsberghe et que j'ai donc intégré dans le texte ci-dessus) et un manuscrit qui a brulé en 1940, Tournai, Bibliothèque de la ville, Cod. 98 (Ciceron, De officiis libri I-III) datant du début du 16e siècle, portant, parmi d'autres notes, au f. 152v l'indication « Carondelet 1512 » (Paul Faider et Pierre Van Sint Jan, Catalogue des manuscrits conservés à Tournai (bibliothèques de la ville et du séminaire), Gembloux, 1950, p. 103-104 et planche II). La question du statut exact de cette mention est à approfondir, car le manuscrit porte également dans l'initiale du f. 1 des armoiries qui sont décrites comme "D'azur à deux chevrons d'argent, avec trois écailles d'argent cantonnées et en pointe". Elles sont encore à identifier. Au regard de la photo, ce que Faider a décrit comme "écailles" pourrait être des besants, des coquilles ou des écussons. Un blasonnement plus correct pourrait donc être : "D'azur à deux chevrons d'argent, accompagnés de trois besants (?) du même".

 

Post scriptum II (septembre 2012) :

Le manuscrit a été acquis par Dr. Jörn Günther Rare Books AG à Bâle. Une description et des images ont été mises en ligne.

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Comment citer cette page : Wijsman, Hanno, « Les Heures Gros-Carondelet vendues à Hambourg : informations supplémentaires sur le manuscrit », dans , Annonces, Paris, IRHT, 2016 (Ædilis, Sites de programmes scientifiques, 4) [En ligne] http://www.libraria.fr/fr/blog/les-heures-gros-carondelet-vendues-à-hambourg-informations-supplémentaires-sur-le-manuscrit
Mis en ligne le 22/06/2012
Modifié le 26/08/2016